Κυριακή 19 Δεκεμβρίου 2010

ERWAN BERGOT: BATAILLON BICEARD



PRESSES DE LA CITΈ
PARIS 1977 Σελ. 293
XVII 
Mars 1954.

— Le patron a été convoqué à Hanoi.
— On va nous envoyer à Diên Bien Phu ?
La question trahit à la fois un espoir et une crainte. L'espoir de s'en aller, de laisser cette mission sans gloire à laquelle, depuis son retour de Seno, le bataillon est attelé : garder les appareils basés sur l'aérodrome de Cat Bi, près de Haiphong, que des commandos-suicide ont reçu l'ordre de détruire à tout prix. Et la crainte d'arri­ver trop tard pour participer à la bataille que Giap s'est enfin décidé à livrer.
Sur leur terrain d'aviation, les paras du 6e n'ont d'autre distrac­tion que l'écoute de la radio et ils ont suivi, comme le monde entier, le récit des deux premières offensives ennemies. Pour eux, la chute du point d'appui Béatrice, dans la nuit du 13 au 14 mars, a été une surprise douloureuse. Ils connaissent la combativité de la Légion, ils savent que la 13° demi-brigade est l'une des unités d'infanterie les plus solides et ils n'ont pas compris. Ou plutôt, ils le compren­nent trop bien. Giap veut gagner, et il met tous les moyens de son côté.
Le lendemain, la chute du point d'appui Gabrielle leur a claire­ment montré la tactique adoptée par le Vietminh : démanteler, un par un, chacun des avant-postes qui protègent le camp retranché.
— La surprise a dû être cruelle, observe Prigent.
Il n'y a pas trace de sarcasmes dans cette phrase. Ni le Mousse, ni ses camarades ne s'arrogent le droit de juger, de critiquer.
— La roue tourne. Ceux de Diên Bien Phu apprennent le prix de (115) la ténacité devant un assaut, quand les Bo-Doïs se jettent, par mil­liers dans les barbelés en hurlant, sans se soucier de la mitraille ou des obus...
— Le bataillon rentre au séminaire. Officiel...
— Alors, dit Prigent : c'est pour Diên Bien Phu.
Deux heures plus tôt, Bigeard est arrivé, dans le petit bureau du général Cogny.
— J'ai besoin de vous à Diên Bien Phu. Tout va mal. Vu de Hanoi, l'affaire me paraît mal commandée...
Une ombre est passée sur le visage énergique de Bigeard. En un instant, il a revécu les vingt mois écoulés. Tu Lê, Nan San, Lang Son, le Delta, Seno... Une longue route, des efforts incessants, de la fati­gue, du sang. Il n'a pas besoin de longues explications pour com­prendre qu'on lui demande de se sacrifier. Une fois de plus. Probable­ment la dernière. La bonne. Doit-il envoyer en enfer ces hommes qui sont presque arrivés au terme de leur séjour ?
— Mon général, mon bataillon, en vingt mois d'Indochine n'a jamais eu le temps de souffler. Mes hommes ont mérité de rentrer en France. Si vous estimez que ma place est là-bas, je suis prêt à partir avec n'importe quelle autre unité.
Cogny secoue la tête :
— Non, Bigeard. Votre bataillon est indispensable.
Si c'est une flatterie, elle échappe à Bigeard. Il n'a retenu que l'ordre donné.
— Quand sautons-nous ?
— Demain...
Le bataillon est arrivé le soir même à Hanoi. A peine débarqués des camions, les commandants de compagnie ont été convoqués au PC.
— Nous sommes en alerte aéroportée. Demain, nous sautons sur Diên Bien Phu.
Le silence qui a accueilli la nouvelle a mal été interprété par Bigeard. Il regarde un à un ses vieux fidèles, Lepage et Trapp, Le Boudée et De Wilde. Perret, Elise, Bourgeois. Ils ont maigri, et por­tent les stigmates d'une fatigue jamais complètement éliminée.
— Je sais ce que vous pensez, reprend Bruno d'un ton chaleureux. Nous avons été de toutes les fiestas et nous avons, dans les jambes, un sacré nombre de kilomètres.
Il baisse la tête, jette un œil sur les imprimés portant les ordres d'opération. Quand il la relève, il a changé de ton :
— Ça va mal. Les Thaïs qui tenaient le piton Anne-Marie ont abandonné leur position sans combats. Us ont  décidé  que  cette affaire ne les concernait plus et sont rentrés à la maison. Et le colo­nel commandant l'artillerie s'est suicidé dans son abri. Les visages des lieutenants sont de marbre.
— J'ai demandé à Cogny de vous laisser tranquilles, et lui ai dit que j'étais prêt à partir avec n'importe quel autre bataillon...
— Mon commandant, réplique Trapp de sa voix sèche : vous ne pensez tout de même pas que nous souhaitons rester hors du coup ? Nous sommes fatigués, nous désirons tous rentrer en France. Mais ce que nous souhaitons ne compte pas.
— Tout à fait d'accord, enchaîne Bourgois : nous sommes les meilleurs. Nous partons avec vous. C'est normal.
16 mars 1954.
Pour prendre l'axe de largage en évitant l'artillerie et la DCA les 42 Dakotas qui transportent le 6e abordent la longue plaine de Diên Bien Phu par le sud. A droite la Nam Youm enroule ses méandres au milieu du paillasson jaunâtre des rizières incultes, piquetées d'obus. A gauche et en retrait, un grand point d'appui ovale, Isabelle, étale ses blockhaus, ses alvéoles d'artillerie et ses tranchées comme autant de cicatrices blêmes.
Au loin, vers le nord, émergeant à peine de la poussière et des fumées qui avalent l'horizon, les paras devinent une large tache claire. C'est le réduit central, Diên Bien Phu.
Une par une, les quatre compagnies atterrissent sur ce qui fut, quatre mois plus tôt, la DZ « Simone ». En même temps qu'elles, atterrissent aussi les obus de 105 et les torpilles de 120 que les artil­leurs de Giap envoient, à profusion.
Pour les paras, la prise de contact est rude. En un instant, ils comprennent mieux les revers subis depuis trois jours par la garnison. La terre vibre, les éclats sifflent. Ils griffent, ils mordent. Déjà les compagnies comptent leurs premiers blessés, leurs premiers morts.
A côté de Hamel, dont le visage parut naguère en couverture de Paris-Match et dont le bras pend, arraché et sanglant, Pluchard est allongé, la jambe brisée. Pour fixer une attelle, Lecoq, l'infirmier, a déchiré le pantalon :
— Pour te le faire réparer, tu n'auras qu'à demander une per­mission à Balliste : il y a des villages thaïs, comme à Ban Som !
Pluchard accueille la proposition par une bordée d'injures. Il est solide. Dans un mois, il rejoindra, en boitant, sa compagnie sur Eliane 10.
Une jeep traverse la plaine en zigzaguant, poursuivie par les obus.
Au volant, Bigeard. Il s'était déchiré un muscle à Seno. Il vient de se fouler la cheville. Il a sa tête des mauvais jours. Ce qu'il vient de voir à Isabelle a confirmé les propos de Cogny, la veille :
— L'affaire paraît mal engagée...
Tout à l'heure, Botella, le patron du 5' BPVN, parachuté la veille, confirmera cette fâcheuse impression :
— C'est un beau bordel, tu auras du mal à changer quoi que ce soit.
Et pourtant, dans le camp retranché, on attend des miracles de Bigeard. Lorsque la nouvelle de son arrivée a été confirmée, le moral est remonté immédiatement.
Depuis trois jours, les jeunes officiers, les petits gradés et les sol­dats se rendaient compte que leurs chefs avaient en même temps découvert les effets du pilonnage intensif et leur propre impuissance. La mort de Gaucher, le patron de la 13°, seul colonel capable de réagir face aux Viets, le suicide de Piroth incapable de tenir ses engage­ments, ont durement été ressentis. Et tout le monde attendait le prochain assaut avec cette angoisse que l'on éprouve devant les coups imprévisibles mais imminents. Et puis, Bigeard est arrivé.
— S'il a accepté de se fourrer dans ce merdier, c'est peut-être que ce n'est pas foutu ?
— Dites donc, chef, pourquoi nous a-t-on collés ici ?
— Tais-toi et creuse...
Garanger se redresse, repousse son casque sur le sommet de sa tête et ricane : — Ça me rappelle une histoire. (Il prend une voix aiguë et mime :) — Dis, maman, pourquoi grand-père il est toi il froid ? — Tais-toi et creuse...
Quelques paras rient, tout en continuant à manier la pelle-pioche. Ils ne perdent pas une seconde. A leur arrivée dans le camp retran ché, des guides les ont conduits sur un bout de colline jaune et pelée qui descend en pente douce vers la rivière.
— Installez-vous là, vous êtes en réserve de contre-attaque.
« Là », ils l'ont appris de leurs voisins, les petits Vietnamiens du 5e BPVN parachutés la veille, c'est Eliane 4. Autant dire rien. Sur la carte, la forme d'un fer à cheval. D'en bas, on penserait davantage à une sorte de croissant de pâtissier. Au centre le plus haut des trois pitons — 468 m —, s'appelle Eliane 1. Il est tenu par mu-moitié d'un bataillon de Marocains, le 1/4 RTM. Les branches sont vides. Le 6e occupe les flancs et la base internes du croissant, poni l'instant hors de la trajectoire des 105 adverses.
— Heureusement, observe Prigent. Je nous imagine mal camper sur ce billard, sans le moindre endroit pour s'abriter.
De fait, seul le sommet d'Eliane 1 a été aménagé, en défensive à l'est. Le reste a été négligé. Voici quelques semaines, un bulldozer du génie a entrepris de creuser dans les parois quelques alvéoles rec­tangulaires destinés à abriter le PC de Castries dès que commencera la saison des pluies, mais ce travail est resté à l'état de projet à peine ébauché. Les préoccupations du GONO ont brusquement changé de direction.
Les compagnies du 6e s'installent donc, en catastrophe, dans ces trous auxquels manque un toit et surtout le matériel pour l'édifier. Alors, ils réduisent leurs prétentions et préfèrent creuser des trous-bouteille, imités des Viets, plus faciles à protéger par des caisses d'obus, en bois remplies de terre qui stoppent les éclats à défaut d'ar­rêter les obus. Mais, comme le dit Allaire en spécialiste des mortiers :
— Le coup au but est le coup au but. On n'y peut rien...
A la nuit, les quatre compagnies sont installées. Prêtes à inter­venir au profit du prochain point d'appui attaqué. Tout à l'heure, sous la conduite de Bigeard, lui-même escorté de Botella, le patron des Bawouans, qui possède vingt-quatre heures d'ancienneté sur le 6 à Diên Bien Phu, les commandants de compagnie sont allés sur la crête d'Eliane inspecter le paysage.
— Au nord, a expliqué Botella, les Dominiques, ces deux pitons jumeaux séparés par la route. Le plus bas — la cote 490 — Domini­que 1. Le plus près, le piton rouge, — cote 505 — Dominique 2. Au sud-est, Eliane 2. — coe 464 — et la croupe qui la prolonge, vers le nord-est, ce sont deux pitons anonymes où les Marocains installent des sonnettes.
Bigeard porte ses jumelles à ses yeux. La colline qui prolonge Eliane est ronde, pelée, simplement striée de quelques tranchées.
— Si un jour Eliane 2 est attaquée, dit Bigeard, ce sera à partir de ce piton : il fera une excellente base de feux ennemis.
Il se tourne vers Allaire :
— Règle dessus un tir d'interdiction. Désormais, on l'appellera le mont Chauve. Et derrière, la colline qui lui fait suite et n'est qu'une croupe permettant d'accéder au mont Chauve sera le mont Fictif.
Il s'efforce d'être précis, mais tout ce qu'il a vu dans la cuvette le met mal à l'aise. Il trouve les positions trop modestement implan­tées, les hommes dépourvus de cette flamme qui fait des vainqueurs. Enthousiastes il y a moins d'une semaine, ils n'ont pas encore sur­monté le découragement des premiers combats perdus.
Tout à l'heure, quand il a vu de Castries, il lui a trouvé mauvaise mine. Il a surtout pensé que son entourage manquait de punch. Sauf un : Langlais. Pourtant entre les deux hommes, qui se connaissent à ....................                                           

GEORGE ROBERT ELFORD: LA GARDE DU DIABLE des SS en Indochine

NOTE DE L'EDITEUR
ΤΙΤΛΟΣ ΠΡΩΤΟΤΥΠΟΥ
 DEVIL'S GUARDE
ΜΕΤΑΦΡΑΣΗ ΑΠΟ ΤΑ ΑΓΓΛΙΚΑ
 CLAUDE ELSEN
LIBRAIRIE ARTHEME
FAYARD, 1974 
L'auteur de ce récit est zoologue de son métier. Au cours de ses travaux en Extrême-Orient, il a rencontré, dit-il, toutes sortes de gens, dont certains exceptionnels, tel Hans Josef Wagemuller, le héros de La Garde du diable. Partisanjaeger SS — chasseur de partisans en Russie pendant la Seconde Guerre mondiale — ce dernier a pasè plus de cinq ans en Indochine française, dans la Légîon étrangère à se battre contre « le même ennemi sous un uniforme différent ». L'histoire de Wagemuller et de ses compagnons, anciens nazis comme lui et comme lui légionnaires en Indochine française, a inspiré à George Robert Elford le récit d'aventures, écrit à 
la première personne, que nous publions aujourd'hui en français.


Capitulation sans conditions



La nouvelle de la capitulation allemande nous parvint par radio au cœur des montagnes de Tchécoslovaquie, à l'est de Libérée.
Nous étions là depuis presque un mois, tenant un col important et attendant l'arrivée des Russes. Mais lés jours passaient, rien ne menaçait nos positions et les partisans locaux eux-mêmes se gardaient de nous attaquer. Un silence insolite pesait sur les pics et les vallées — la sorte de tranquillité maussade qui, au lieu de détendre les esprits, accroît leur tension. Si étrange que cela puisse paraître, après cinq ans de guerre et des centaines d'engagements avec l'ennemi, soldats réguliers ou insurgés, nous n'étions pas en état de supporter le calme de la paix. De toutes les fonctions naturelles qui avaient jadis été les nôtres, nous semblions n'avoir conservé que celles qui étaient indispensables à notre survie immédiate : manger, dormir, guetter les bois — et presser la détente.
Aucun d'entre nous ne doutait que la fin fût proche. Berlin était tombé et Hitler était mort. Les communications militaires étaient depuis longtemps coupées, mais nous pouvions encore capter les radios étrangères et notamment celles des Alliés victorieux. Nous savions aussi que notre saga ne s'achèverait pas avec la capitulation de la Wehrmacht, qu'il n'y aurait pas de retour au foyer pour les guerriers fatigués de l'armée vaincue. Nous ne serions pas démobilisés mais mis hors la loi. Les Alliés n'avaient pas combattu seulement pour remporter une victoire militaire : leur principal objectif était la vengeance.
La dernière dépêche que nous avions reçue de Prague, huit jours plus tôt, nous avait ordonné de tenir nos positions en attendant de nouvelles instructions — qui ne nous parvinrent jamais. Nous avions vu venir à nous, à leur place, de petits groupes de soldats allemands hagards, des hommes mal rasés et aux yeux cernés qui avaient appartenu à toutes les armes, Wehrmacht, SS, Luftwaffe et SD (Service de sécurité). Il y avait parmi eux les survivants d'une brigade d'infanterie motorisée décimée, un groupe de servants de la Luftwaffe, un escadron blindé à qui ne restaient que deux chars en ordre de marche cinq camions d'un bataillon d'intendance et un peloton de Feldgendarmes. Les débris d'un bataillon â'Alpen-jaeger avaient fait retraite depuis le Caucase jusqu'à nous. Nous attendions tous un dernier ordre raisonnable — l'ordre d'évacuer la Tchécoslovaquie et de rentrer en Allemagne — au lieu de quoi nous reçûmes celui de cesser les hostilités.
Pour nous, enfoncés en territoire ennemi, la nouvelle de la capitulation équivalait à une sentence de mort. Nous ne pouvions nous rendre à personne, sinon aux partisans ou à la milice tchèques, qui ne respectaient ni les conventions ni l'honneur militaires. Nous ne pouvions espérer aucun quartier des partisans : nous avions tué trop des leurs. En fait, nous ne pouvions non plus nous attendre à être traités en prisonniers de guerre par l'Armée rouge, nous qui appartenions à l'ennemie suprême, la Waffen SS. Dans un sens, nous nous sentions trahis. Si nous avions su (l'avance que nous serions abandonnés à notre sort, nous nous serions retirés malgré les ordres. Nous en avions assez fait pour ne  pouvoir être accuses de lâcheté.
Depuis cinq longues années, nous avions tout abandonné, nos foyers, nos familles, notre travail, notre avenir, pour ne penser qu'à la patrie — et à présent la patrie n'était plus qu'un cimetière. 11 était temps de penser à notre propre destin et de nous demander si ceux que nous aimions avaient survécu à l'holocauste provoqué par les superforteresses volantes au cours des deux der¬nières années de la guerre. Mais le Q.G. nous avait ordonné : « Restez où vous êtes et tenez le col » — après quoi il avait lui-même regagné l'Allemagne. Nous ressemblions à la sentinelle romaine qui avait continué à monter la garde pendant que le Vésuve envahissait Pompéi.
Nous avions survécu à la plus grande guerre de l'Histoire, mais si nous voulions survivre à la paix la plus sanglante de l'Histoire, il nous fallait atteindre les lignes américaines, à plus de 300 km de là. Ce n'était pas que nous croyions beaucoup à l'esprit chevaleresque des Américains, mais du moins étaient-ils des Anglo-Saxons, civilisés et chrétiens à leur manière, alors qu'autour de nous, dans la vallée, il n'y avait que les hordes mongoles, les Tatars d'un Gengis Khan motorisé — Staline. Je savais qu'il nous fallait choisir entre deux solutions : être battus .1 mort par des hommes des cavernes ou nous soumettre à une forme d'exécution plus civilisée.
Pour atteindre la Bavière et les lignes américaines, nous devions traverser l'Elbe, contrôlé par les Russes, mais nous avions encore confiance en notre force et nous en avions vu d'autres. Des soldats allemands ne succombent pas facilement. Nous pouvions être vaincus mais non point écrasés.
Pendant toute une journée, le capitaine d'artillerie Kuell avait essayé en vain de contacter le Q.G. du maréchal Schôrner. Il réussit enfin à entrer en contact avec le G.Q.G. à Flensburg. J'étais près de lui et je le vis blêmir. Lorsqu'il ôta son casque d'écoute, il tremblait de  tous ses membres cl me dit avec peine :
_C'est la lin... La Wehrmnacht capitule sur tous les fronts. Keitel a déjà signé l'armistice... Capitulation sans conditions...
Il s'essuya le visage et accepta la cigarette que je lui offrais.
— La patrie est perdue, murmura-t-il en regardant dans le vide. Que va-t-il se passer, maintenant ?
Soudain, nous comprîmes pourquoi les Russes n'avaient pas essayé de franchir le col : le commandement soviétique savait que la guerre allait finir — à quoi bon sacrifier des soldats deux minutes avant midi ? Mais notre présence était connue : six heures après l'annonce officielle de la capitulation allemande, des avions russes survolèrent nos positions et lâchèrent des tracts nous invitant à déposer les armes et à descendre dans la vallée en arborant un drapeau blanc. Les tracts disaient : « Officiers et soldats allemands, si vous obéissez aux instructions, vous serez bien traités. Vous recevrez la nourriture et les soins médicaux dus aux prisonniers de guerre aux termes des articles de la Convention de Genève. La destruction du matériel et des équipements est strictement interdite. Le commandant allemand local sera responsable de la reddition en bon ordre de ses hommes. »
Si notre situation n'avait été aussi sérieuse, nous aurions ricané de cette allusion à la Convention de Genève, que le Kremlin n'avait ni signée ni reconnue. L'Armée rouge pouvait nous promettre n'importe quoi en se référant à une convention dont les clauses ne la liaient pas...
Le lendemain matin, nos sentinelles virent une voiture de reconnaissance soviétique se diriger vers nos positions arborant un grand drapeau blanc. J'ordonnai à mes hommes de ne pas tirer et à un peloton de s'aligner. Nous étions tous rasés et en tenue correcte. Je voulais recevoir les officiers soviétiques avec respect. Mais la voiture s'arrêta à trois cents mètres de nos postes avancés et, au lieu de nous envoyer des parlementaires, l'ennemi s'adressa à nous an moyen d'un haul parleur :
— Officiers et soldats de la Wehrmacht, le haut commandement soviétique sait qu'il y a parmi vous des fanatiques nazis et des criminels de guerre qui pourraient essayer de vous empêcher d'accepter les termes de l'armistice et, conséquemment, de rentrer chez vous. Désarmez les criminels de la SS et du SD, et livrez-les aux autorités soviétiques... Officiers et soldats de la Wehrmacht, désarmez les criminels de la SS et du SD ! Vous serez généreusement récompensés et autorisés à rejoindre vos familles...
— Sales menteurs ! dit en ricanant l'Untersturmfiihrer Eisner en observant les Russes dans ses jumelles. Autorisés à rentrer chez eux... Elle est bien bonne !
L'ennemi connaissait mal les soldats allemands qu'il combattait depuis si longtemps. La lâcheté et la trahison n'avaient jamais été notre fort — ni la naïveté. Ils nous avaient, depuis juin 41, qualifiés de « criminels fascistes » ou de « chiens nazis », et, dans le passé, n'avaient jamais fait de distinction entre les diverses armes. Pour Staline, Wehrmacht, SS ou Luftwaffe, c'était tout un — mais à présent il essayait de dresser la Wehrmacht contre la SS et vice-versa...
Le haut-parleur recommença à glapir. Eisner se mit au garde-à-vous et me dit :
— Herr Obersturmfiihrer, je demande la permission d'ouvrir le feu.
Le colonel Steinmetz, qui commandait le petit groupe d'infanterie motorisée, protesta :
— Il n'en est pas question ! On ne tire pas sur des parlementaires.
— Des parlementaires, Herr Oberst ? s'écria Eisner avec un sourire amer. Ils s'abritent derrière un drapeau blanc pour faire de la propagande communiste...
— Quand même, dit le colonel, nous pouvons leur dire de se retirer, mais nous ne devons pas tirer.
Officier de la Wehrmacht, le colonel Steinmetz n'avait pas d'autorité sur les SS, mais comme il était mon supérieur en grade el comme je voulais éviter toute discussion inutile, surtout devant les hommes, je lui rappelai poliment que j'avais la charge du col et de ses défenseurs. Mon intervention parut quand même le vexer.
Le haut-parleur glapissait toujours. Eisner haussa les épaules et se remit à observer l'ennemi aux jumelles. J'échangeai un regard avec Erich Schulze. Eisner et lui étaient mes compagnons d'arme depuis plusieurs années. Bernhardt Eisner avait été mon bras droit depuis 1942. C'était un combattant calme et dur. Son père et son frère aîné, propriétaires terriens, avaient été tués par les communistes au cours de la brève « révolution prolétarienne » qui avait suivi la Première Guerre mondiale. Pour Bernhardt, aucun communiste n'aurait dû être laissé en vie. Schulze, qui avait rejoint mon bataillon en 1943 était plutôt une tête chaude, mais il était toujours discipliné.
A quelques pas de nous, deux jeunes soldats étaient accroupis derrière une mitrailleuse lourde, pointée sur la voiture soviétique. Ils avaient à peine dix-neuf ans. Mobilisés en 1944, ils n'avaient pas connu les véritables épreuves de la guerre.
Je demandai un micro et m'adressai aux Russes :
— Ici le commandant allemand. Nous n'avons pas reçu confirmation officielle de l'armistice et nous tiendrons nos positions jusqu'à ce qu'elle nous soit parvenue. Je demande au commandement soviétique de me faire tenir un document authentique relatif à l'armistice. Je demande également que le groupe de propagande soviétique s'abstienne d'utiliser le drapeau blanc pour faire de la propagande subversive. Je demande à ce groupe de se retirer dans les cinq minutes. Passé ce délai, je donnerai ordre d'ouvrir le feu.
— Officiers et soldats allemands, désarmez les crimi¬nels de la SS et du SD et livrez-les aux autorités soviétiques ! Vous serez généreusement récompensés et auto¬risés à rentrer chez vous...
Je répétai nui mise en demeure. II y eut une pause, puis le haut- parleur se remit à débiter ses injonctions :
— Officiers et soldats allemands, désarmez les criminels de la SS et du SD...
J'ordonnai :
— Feu !
La voiture prit feu, puis explosa. Lorsque la fumée et la poussière se dissipèrent, nous vîmes deux soldats soviétiques s'enfuir sur la route.
— Ça devrait leur suffire pour l'instant, dit Eisner en allumant une cigarette. C'est le seul langage qu'ils comprennent.
Une heure plus tard, une escadrille de Stormoviks sortit des nuages, avec l'intention manifeste de nous mitrailler et de bombarder nos positions. Mais, pour nous atteindre, il leur fallait voler à l'horizontale entre Les hautes parois rocheuses, puis piquer sur le petit plateau que nous occupions. Les pilotes russes connaissaient leur métier, mais la chance n'était pas avec eux. J'avais déployé huit 88 et dix mitrailleuses lourdes de manière à couvrir cet étroit corridor, et nos servants, eux aussi, connaissaient leur métier. En quelques minutes cinq des appareils furent abattus, deux autres touchés, et un troisième alla s'écraser contre une paroi rocheuse de cent mètres. Les quatre derniers abandonnèrent la partie et disparurent dans les nuages. Nous vîmes deux pilotes soviétiques descendre en parachute. L'un des deux heurta un rocher, manqua son atterrissage et tomba dans le vide. L'autre, un jeune lieutenant, atterrit sur un de nos camions. Nous le fîmes prisonnier. Le capitaine Ruell, qui parlait parfaitement le russe, l'accueillit d'un " Zdrastvuitié, tovarich ! » qui parut surprendre notre visiteur. Mes hommes le fouillèrent. Je lui rendis'son livret matricule et même son Tokarev automatique, après en avoir ôté le chargeur. Cela parut le surprendre encore davantage. Il essaya en vain de sourire et dit :
_ La guerre est finie... Plus tuer... Plus tatatata... Il cachait si mal sa terreur que je ne pus m'empêcher de sourire. On devait lui avoir dit que les Allemands étaient des mangeurs d'hommes.

— Plus de tatatata, hein ? dit Schulze.
— Da, da... Plus de guerre...
Schulze lui donna une bourrade dans le ventre.
— Plus de guerre, mais il y a cinq minutes encore tu voulais nous démolir...
— Ja, ja, répéta le Russe, les yeux fixés sur les insignes SS de Schulze.
— Laissez-le, dit le capitaine Ruell. Vous lui faites peur.
La présence du capitaine parut rassurer un peu l'autre.
— Ne laissez pas les SS me tuer, dit-il... Il n'y a que huit mois que je vole. Je voudrais rentrer chez moi...
— Et nous donc ! répliqua le capitaine Ruell avec un sourire amer. Figurez-vous que nous nous battons depuis cinq ans !
— Ne laissez pas les SS me tuer...
— Les SS ne vous tueront pas.
Schulze lui offrit une cigarette, que le pilote prit en tremblant, puis lui tendit une gourde de rhum.
— Tiens, tovarich. Bois un coup de bonne vodka SS... Comprenant que sa vie n'était pas en danger, le Russe se détendit.
— Notre commandant dit vous pas vouloir vous rendre, dit-il. Vous devoir vous rendre... Il y a deux divisions dans la vallée ; quarante chars et artillerie lourde doivent arriver dans un jour ou deux.
— Tu en as dit assez pour passer en conseil de guerre, tovarich ! s'écria Schulze en lui donnant une claque dans le dos
— Vous ne devez pas parler à l'ennemi de l'état de vos forces, lui expliqua en russe le capitaine Ruell.
— J'ai seulement dit que l'artillerie lourde est en route.
— On s'en fout, dit Schulze en haussant les épaules. Il y a une montagne entre ton artillerie et nous.
Le Russe hocha la tête et montra du doigt une crête à six ou sept kilomètres vers le sud-est.
— La montagne pas vous aider. L'artillerie s'installer là.
— C'est absurde, dis-je. Il n'y a pas de route.
— Il y a une route, dit le capitaine Ruell. Au début de mars, nous avions cinq Bofors là-haut.
Je vérifiai sur la carte. C'était exact. Si les Russes installaient de l'artillerie lourde sur cette hauteur, ils pourraient nous atteindre par tir direct.
Nous donnâmes au pilote un bon repas et le laissâmes partir. Follement heureux, il nous promit de tout faire pour nous si nous nous retrouvions après nous être rendus.
— Nourriture, vodka, cigarettes, Kamerad ! Je m'appelle Fjodr Andrejevitch. Je dirai à notre commandant vous bons soldats, bien vous traiter...
— Mais oui, mais oui, grogna Eisner en le regardant s'éloigner. Dis ça à ton commandant et tu seras toi-même fusillé comme un sale fasciste... Nous n'aurions pas dû le laisser partir. Il a.vu tout ce que nous avons.
— Nous n'avions pas le choix, dit sèchement le colonel Steinmetz. La guerre est finie, Herr Untersturmfiihrer.
— Pas pour moi, Herr Oberst, répliqua calmement Eisner. Pour moi, la guerre sera finie quand je reverrai ma femme et mes deux fils. Ce sera la première fois depuis août 43... Et j'ai l'impression qu'elle n'est pas I mie pour les Russes non plus : ils nous ont tout de même envoyé leurs bombardiers !
Je le pris à part et lui dis d'un ton confiant :
— Ne t'en fais pas pour Ivan, Bernhardt. Que peut-il dire ? Que nous avons des hommes, des armes, des chars 61 des canons ? Plus il en dira, moins ils seront pressés de venir jusqu'ici... Nous en avons tué assez pour nous permettre d'en relâcher un !
Eisner ricana.
J'ai lu quelque part que, pour les colons américains, [es seuls bons Indiens étaient des Indiens morts. A mon avis, c' est également vrai pour les bolcheviks.
Ce pilote n'en est peut-être pas un.
Peut être pas... pas encore. Mais pour moi, un type qui sert Staline est toujours bon à tuer. ....................................................................